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Sauver des vies et des membres : prévention des amputations attribuables au diabète

18 min | Publié le 13 mars 2025

Chaque jour, 40 amputations sont pratiquées dans les hôpitaux du Canada. Et le plus grand coupable est le diabète. L’animatrice Alya Niang s’entretient avec la

  • Dre Laura Drudi, professeure adjointe, chirurgie vasculaire, Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM); et chirurgienne-scientifique, Centre de recherche du CHUM

Cet épisode est disponible en français seulement.

Transcription

Alya Niang

Chaque jour, 40 amputations sont pratiquées dans les hôpitaux du pays. Des Canadiens qui perdent un orteil, un pied, voire une jambe entière, et le principal responsable de ces amputations est le diabète. Les taux élevés de sucre, qu’ils soient de type 1 ou de type 2, peuvent s’accumuler, déclenchant une inflammation et endommageant les vaisseaux sanguins et les nerfs.

Un nouveau rapport de l’Institut canadien d’information sur la santé montre que le diabète n’est pas seulement l’une des maladies chroniques les plus répandues au Canada avec des chiffres en hausse. Des signes inquiétants montrent également que les amputations sont plus fréquentes chez les personnes vivant dans des zones à faible revenu, chez celles qui ont un niveau d’éducation moins élevé et dans les zones rurales ou éloignées.

Nous entendrons Dre Laura Drudi sur les amputations liées au diabète ainsi que les solutions visant à améliorer la détection précoce et l’accès aux soins pour les populations vulnérables.

Laura Drudi

Nous travaillons vraiment à offrir des soins de santé culturellement sécurisants aux populations autochtones et les populations sans-abri qui sont particulièrement vulnérables aux amputations en raison du manque d’accès aux soins préventifs. Et enfin, en tant que chirurgienne vasculaire et chercheuse, je travaille sur des solutions visant à améliorer la détection précoce et l’accès aux soins dans ces populations.

Alya Niang

Bonjour et bienvenue au Balado d’information sur la santé au Canada ou encore le BISC en abrégé, la plateforme qui vous fournit de véritables expériences sur des sujets de santé qui comptent pour nous tous. Ici, Alya Niang, l’animatrice de cette conversation.

Rappelez-vous que les opinions et les commentaires de nos invités ne reflètent pas nécessairement ceux de l’ICIS, mais il s’agit d’un échange ouvert.

Et celui-ci dresse un tableau inquiétant. Les médecins estiment que près d’un million de Canadiens sont exposés à des complications qui pourraient leur faire perdre un bras ou une jambe, voire leur vie.

Bonjour, Dre Drudi. Bienvenue au balado.

Laura Drudi

Merci pour m’accueillir.

Alya Niang

Alors, Dre Drudi, je vais vous demander de vous présenter s’il vous plaît.

Laura Drudi

Alors, mon nom est Laura Drudi. Je suis chirurgienne vasculaire au Centre hospitalier de l’Université de Montréal. Je suis aussi chirurgienne chercheuse au Centre de recherche du CHUM.

Alya Niang

Merci. Dre Drudi, si une personne souffre d’une infection du pied, depuis combien de temps le diabète a été présent et n’est pas bien contrôlé?

Laura Drudi

En général, lorsqu’une personne développe une infection grave du pied, un pied diabétique, son diabète est souvent présent et mal contrôlé depuis plusieurs années, parfois plus de 10 ans. Mais c’est hyper variable. Une hyperglycémie prolongée endommage les nerfs. On appelle ça une neuropathie diabétique. Et ensuite, les vaisseaux sanguins, et cela est la maladie vasculaire périphérique, ce qui favorise les infections et complique les traitements et guérissons de ses pieds.

Alya Niang

Parfait. Et que se passe-t-il donc lorsqu’une personne a un diabète qui n’est pas détecté ou traité?

Et que se passe-t-il dans le corps pour que cela se produise?

Laura Drudi

Oui. Alors, lorsqu’un diabète n’est pas détecté ou traité, l’hyperglycémie chronique entraîne des dommages progressifs aux nerfs et vaisseaux sanguins. Cela réduit notamment la circulation sanguine dans les membres inférieurs et affecte la sensibilité du pied, rendant les blessures difficiles à détecter parce que les patients ne sentent pas leurs pieds. C’est vraiment un diabétique, une neuropathie diabétique.

Alors, ces blessures peuvent s’aggraver et développer des infections infectées et sans traitement approprié, cela peut amener à la gangrène et l’amputation.

Alya Niang

Parfait. Dre Drudi, les données montrent qu’il y a trois fois plus d’hommes que de femmes qui finissent par être amputés. Comment cela se fait-il?

Laura Drudi

Alors, la réponse est, je crois, multidimensionnelle. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette différence-là.

Ceux-ci peuvent s’expliquer par plusieurs différences biologiques, comportementales et même systémiques entre les sexes. Alors, en premier lieu, biologiquement, les hommes développent une athérosclérose, ça veut dire des blocages plus sévères et plus précoces. Tandis que pour les femmes, l’estrogène peut protéger ces femmes-là avant la ménopause. Ceci retarde ainsi la progression des maladies cardiovasculaires, incluant les maladies vasculaires périphériques chez les femmes.

De plus, les femmes ont tendance à mieux adhérer aux soins préventifs, à surveiller leurs pieds et même à consulter plus rapidement en cas de problème. Alors que les hommes tardent souvent à chercher un traitement, ce qui peut aggraver ces complications-là.

Sur le plan comportemental, les hommes adoptent plus fréquemment des habitudes à risque, comme le tabagisme.

Par ailleurs, des facteurs socio-économiques et systémiques contribuent à ces disparités de sexe, notamment à un accès inégal aux soins, des différences dans le suivi médical et certains biais aussi dans la recherche, historiquement centrés sur les hommes et non les femmes. Alors, une prise en charge plus proactive des hommes, incluant un meilleur dépistage et une sensibilisation au [indiscernable], ainsi qu’une adaptation des stratégies de prévention aux besoins spécifiques, hommes et femmes, pourraient contribuer à réduire cet écart-là.

Alya Niang

En effet. Et l’une des choses que j’ai entendues de la part de la communauté médicale est qu’il semble y avoir plus d’amputations. Et cela se reflète certainement dans les données de l’ICIS, et nous sommes passés à un total de 14 000 au cours de l’année écoulée. Et ce qui, d’après mes calculs, représente, mettons, 40 amputations par jour dans tout le pays.

Est-ce bien ça?

Laura Drudi

Alors, la hausse apparente, comme vous avez dit, de nombreuses amputations, est un phénomène vraiment complexe qui ne peut être attribué à vraiment comme un seul facteur. Les données de l’ICIS suggèrent effectivement une augmentation, mais il est essentiel peut-être d’examiner cette tendance sous plusieurs angles.

D’une part, certainement, les centres tertiaires et quaternaires jouent un rôle clé dans la prévention des amputations, ou en anglais, on appelle ça le « limb salvage, Â» ou la préservation des membres intérieurs, offrant des traitements peut-être plus agressifs, avancés, comme les revascularisations complexes et les soins multidisciplinaires comme je fais en chirurgie vasculaire avec mon équipe multidisciplinaire au CHUM.

Cependant, l’accès à ces centres est inégal à travers notre province et le pays, et tous les hôpitaux ne disposent pas de mêmes ressources pour mettre en place des stratégies de prévention efficaces. Alors, les patients vivant dans des régions éloignées, par exemple, ou dans des communautés vulnérables peuvent ne pas être pris en charge à temps, ce qui limite les options de sauvetage du monde et qui amène à des amputations dans notre province.

Alya Niang

Je comprends. Il se peut qu’il y ait plus d’amputations parce que moins de médecins de famille les détectent à temps et qu’il n’y a pas assez de moyens de surveiller les personnes qui ont des blessures ou des plaies au pied.

Avez-vous l’impression que certaines personnes se font amputer parce que c’est plus facile et plus rapide?

Laura Drudi

La réponse de cette question-là n’est pas facile. C’est sûr que c’est vraiment compliqué à répondre, mais le stade auquel la maladie est détectée influence considérablement la trajectoire des soins. Alors, dans de nombreux cas, les patients arrivent dans un état avancé dans les régions éloignées qui n’ont pas accès avec une ischémique critique, ça veut dire gangrène, douleurs au repos, des infections de pieds diabétiques. Et l’amputation devient une mesure de, en anglais, on appelle ça « damage control Â» ou « contrôle des dommages Â» plutôt qu’un échec de prévention.

Alors, ce retard peut être dû à un dépistage insuffisant en médecine de première ligne, un manque de suivi des patients diabétiques ou encore des inégalités d’accès aux soins spécialisés, particulièrement pour les populations marginalisées.

Alya Niang

Donc, la décision d’amputer est vraiment bien réfléchie et ce n’est pas parce que c’est plus facile ou encore plus rapide, mais parce que c’est la seule solution.

Laura Drudi

Oui, je crois que tout le monde fait les décisions centrées sur le patient, centrées sur le cas devant nous et, comme j’ai dit, je crois, avec plusieurs conversations qu’on a avec le patient, on prend la décision ensemble, une décision partagée. Et ce n’est pas facile d’amputer comme une jambe, c’est difficile pour leur qualité de vie, la réadaptation par la suite. Alors, tout le monde prend ces décisions et réfléchit approfondissement.

Alya Niang

Parfait. Les amputations sont coûteuses, Dre Drudi, et les données montrent qu’il faut compter entre 25 et 45 000 dollars par patient amputé. Mais j’imagine que cela doit être coûteux sur le plan émotionnel pour les patients.

Quel est, selon vous, l’effet de toutes ces amputations pour les personnes?

Laura Drudi

Au-delà du coût financier, les amputations ont vraiment un gros impact émotionnel et psychologique majeur avec le patient et leurs proches aidants aussi. Alors, elles entraînent souvent une perte d’autonomie, une diminution de la qualité de vie et un risque accru de dépression. On voit ça assez souvent en clinique. Beaucoup de patients ressentent aussi un isolement social, une stigmatisation et des difficultés à retrouver une vie active, notamment sur le plan professionnel.

Alya Niang

Et j’imagine que pour cela, il y a des suivis avec ces patients, des suivis psychologiques?

Laura Drudi

Absolument. Alors, si on ne fait pas de dépistage pour cela, peut-être qu’on devrait le faire. Mais quand ils viennent postopératoires ou même sur l’étage, je réfléchis avec eux sur le plan psychologique. Et si je vois qu’il y a des éléments de dépression, anxiété ou ajustement disorder, on appelle ça en anglais « adjustment disorder, Â» c’est sûr que je consultais mes collègues en psychiatrie, soit pendant leur admission ou en externe.

Alya Niang

Parfait. Et le risque de décès des patients amputés est également plus élevé? Oui?

Laura Drudi

Oui, effectivement. Le taux de mortalité après une amputation majeure est vraiment élevé et on a vu ça depuis les dernières années dans les études et en clinique. On estime qu’environ 50 % des patients ont amputé pour des raisons vasculaires décèdent dans les cinq ans suivant l’intervention.

Alors, ce risque est particulièrement important chez ceux qui ont des comorbidités comme des maladies cardiovasculaires et une insuffisance rénale, qui est la plupart de notre population qui ont des amputations. Et cela reflète non seulement la fragilité extrême de ces patients, mais aussi dans certains cas un manque d’accès de soins cardiovasculaires optimaux en amont. L’amputation est souvent le résultat final d’une prise en charge tardive ou insuffisante des pathologies [indiscernable] suggérant une amélioration globale de la prévention et du traitement de la maladie cardiovasculaire qui pourra potentiellement réduire le fardeau des amputations et améliorer la survie des patients par la suite.

Alya Niang

Je vois. L’une des autres conclusions très inquiétantes est que parmi les sans-abris, le nombre de sans-abris et de ceux souffrant de gelure qui subissent des amputations est presque quatre ou cinq fois plus élevé.

Est-ce que vous voyez cela?

Laura Drudi

Oui, cette tendance est malheureusement bien documentée. Les personnes en situation d’itinérance sont confrontées à des conditions de vie extrêmement précaires qui augmentent leurs risques de complications médicales sévères, y compris les amputations. L’exposition prolongée au froid, l’accès limité aux soins de santé, les taux élevés de diabète non diagnostiqués et par la suite les infections mal soignées, les blessures non traitées contribuent à un risque actif d’amputation dans cette population.

En effet, j’ai un engagement avec plusieurs refuges sans-abri à Montréal, Projet autochtone Québec, PAC, Chez Doris, et aussi une clinique à Montréal, Indigenous ºìÁì½í¹Ï±¨ Centre of Tiohtià:ke, qui est vraiment une clinique dédiée aux personnes autochtones, ceux qui sont sans-abri et ceux qui ne le sont pas, et m’ont permis de constater directement les défis auxquels ces communautés font face. Nous travaillons vraiment à offrir des soins de santé culturellement sécurisants aux populations autochtones et les populations sans-abri qui sont particulièrement vulnérables aux amputations en raison du manque d’accès aux souhaits préventifs.

Et enfin, en tant que chirurgienne vasculaire et chercheuse, je travaille sur des solutions visant à améliorer la détection précoce et l’accès aux souhaits dans ces populations. Et on a commencé une petite clinique de pieds diabétiques dans ces refuges-là une fois par mois pour effectivement diminuer les problématiques reliées aux amputations.

Alya Niang

Et ma dernière question est, quels sont les conseils que vous donnerez aux personnes atteintes de diabète pour éviter des amputations et les solutions que vous envisagez pour l’avenir?

Laura Drudi

Absolument. Alors, le plus important est que les gens qui ont le diabète devraient avoir leurs pieds examinés par un médecin de famille ou un spécialiste une fois par année minimum. D’habitude, c’est les médecins de famille qui prennent ça en charge.

Sinon, à chaque jour, c’est eux où un membre de famille peut regarder les pieds chaque jour avant d’aller coucher pour être sûr qu’il n’y a pas de cicatrices, blessures, fissures dans le pied, au pied, parce qu’une petite cicatrice peut évoluer et développer dans un problème majeur comme un ulcère du pied diabétique. Et même, un petit ulcère peut amener à une amputation.

Alors, si les patients ou leurs proches aidants peuvent regarder leurs pieds chaque jour et s’il y a quelque chose qui n’est pas normal, de consulter leur médecin de famille ou un spécialiste pour une évaluation plus approfondie. Mais nos exigences aux premières lignes est d’évaluer tous les patients atteints de diabète et évaluer chaque année.

Alya Niang

Et les solutions que vous envisagez pour l’avenir?

Laura Drudi

Les solutions, pour moi, de développer des cliniques multidisciplinaires pour le pied diabétique et la maladie vasculaire périphérique. C’est un gros enjeu dans les gros centres tertiaires et quaternaires pour avoir tous les spécialistes sur place en même temps pour traiter nos patients. Mais le CHUM et le Centre d’expertise du diabète du CHUM est en train de développer cette clinique multidisciplinaire pour diminuer le taux d’amputation à notre centre. Et mon but comme chercheuse est d’implanter ces cliniques dans des régions un peu partout au Québec pour avoir un dépistage des pieds chez les personnes atteintes de diabète pour effectivement diminuer les amputations dans les prochaines années.

Alya Niang

Parfait. Merci beaucoup, Dre Drudi.

Laura Drudi

Merci à vous. Ça fait plaisir.

Alya Niang

Il serait important de savoir que le gouvernement fédéral affirme qu’il s’efforce de rendre gratuits les médicaments essentiels contre le diabète dans le cadre de la première phase d’un programme national d’assurance médicaments universel. N’oublions pas que le diabète n’entraîne pas seulement la perte de membres. Il provoque également la cécité, l’insuffisance rénale et des maladies cardiaques.

Si vous voulez en savoir plus sur le rapport Améliorer l’équité dans la prévention et les soins du diabète, vous trouverez le document complet en ligne sur le site icis.ca ainsi que beaucoup d’autres informations sur le travail de l’ICIS en matière d’équité dans les soins de santé.

Merci d’avoir pris le temps de nous écouter. Notre producteur exécutif est Kevin O’Keefe et un grand merci à Heather Balmain, notre assistante de production et Avis Favaro, l’animatrice du balado de l’ICIS en anglais. Abonnez-vous au Balado d’information sur la santé et écoutez-le sur la plateforme de votre choix. Ici, Alya Niang, à la prochaine!

Comment citer ce contenu :

Institut canadien d’information sur la santé. Sauver des vies et des membres : prévention des amputations attribuables au diabète. Consulté le 4 avril 2025.